Redaction | Gavroche | 16/06/2019
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BIRMANIE: Dans l'Etat Karenni, l'affaire de la «statue» d'Aung San

La Birmanie reste un pays où l'armée est omniprésente. Après des décennies de guerre entre le pouvoir central et les minorités ethniques, son quadrillage de l'espace public demeure omniprésent. Un de nos lecteurs-reporters, Jean Marie Alesia, nous alerte sur une affaire qui défraie la chronique depuis six mois: celle de la « statue » du général Aung San (le père de l'actuelle numéro un Birmane, Aung San Suu Kyi) à Loïkaw, capitale de l'Etat Karenni. Nous reproduisons son article.

Le 2 juin 2019, Khu Kyu Peh Kay, jeune Karenni de 23 ans, a été arrêté par la police Birmane.

Six autres de ses camarades sont toujours recherchés par les autorités.

Directement conduit à la prison de Loïkaw (capitale de l'état Karenni), l'intéressé risque de six mois à trois ans de prison.

C'est le dernier rebondissement dans « l'affaire de la statue », une affaire qui remonte à l'année dernière.

La police birmane a procédé à son arrestation en vertu de l'article 10 de la loi sur la Sécurité et la vie privé des Citoyens.

Les jeunes activistes Karenni sont poursuivis, car ils auraient accusé publiquement le Ministre de l'état Karenni et tous ceux en charge de l'installation d'une statue du Général Aung San à Loïkaw d'être des « opposants politiques, traîtres à la nation Karenni et ennemis de l'unité ethnique. »

Pour résumer : début 2018, le gouvernement annonçait le projet d'érection d'une statue du Général Aung San à Loïkaw.

L'idée du gouvernement central est alors de mettre en avant cette figure historique birmane, considéré comme le père de l'indépendance arrachée aux Britanniques en 1946 (après avoir pactisé avec les occupants japonais durant la Seconde Guerre mondiale) dans le but de rassembler la population de la République de l'Union du Myanmar autour d'un élément fédérateur.

Cette «République de l'Union» reste malheureusement très peu unifiée.

Les activistes Karenni ont immédiatement dénoncé dans ce projet ce qu'ils voyaient comme une nouvelle agression du gouvernement central.

S'ils ne nient pas le rôle historique du Général Aung San, père d'Aung San Suu kyi, dans l'indépendance du pays, ils estiment que le gouvernement de Naypidaw aurait pu faire un geste qui se tourne vers le respect des particularités historiques locales, plutôt que d'imposer cette figure birmane.

Les karens ont leurs héros qu'ils aimeraient voir mis à l'honneur.

Des décennies d'oppression

Pour les peuples karen, le gouvernement central birman est associé à l'ethnie majoritaire bamar, ainsi qu'à l'armée birmane (Tadmadaw) et des décennies d'oppression et d'exactions sur leurs territoires.

L'installation de ce symbole birman est donc mal perçu.

D'autant plus que le général Aung San était à l'origine en 1947 de la conférence de PangLong qui promettait l'autonomie, notamment aux états Karen.

Promesses non tenues puisqu'il était assassiné l'année suivante.

C'est donc une symbolique mal perçue alors que la pression des militaires birmans est toujours bien présente tant sur les territoires karen que dans les autres états ethniques.

Plusieurs manifestations se sont ensuite déroulées.

Le ton est vite monté et l'escalade de la violence s'est soldée en février par une vingtaine d'arrestations et autant de blessés par balles de caoutchouc dont la police a fait usage.

Les représentants locaux du gouvernement se sont ensuite empêtrés dans des négociations maladroites, allant même jusqu'à déclarer, quand on leur reprochait d'être à l'origine de cette statue, que c'était un groupe indépendant qui était en charge de sa construction et de son installation.

Une déclaration qui n'a trompé, ni calmé, personne.

La statue a finalement été installée et immédiatement mise sous protection suite aux déclarations des activistes appelant à son démontage.

Contexte tendu de négociations

Ces événements s'inscrivent dans un contexte tendu, les négociations entre l'armée birmane et l'armée Karenni sont encore en cours pour la signature d'un accord national de cessez-le-feu (NCA), avec de récentes escarmouches entre les deux groupes, ainsi que l'installation illégale de nouvelles bases militaires birmanes.

Au niveau national, le gouvernement central peine à s'affirmer face à une armée birmane bien en place qui livre toujours bataille face aux autres groupes ethniques.

En plus des lenteurs et nombreux dysfonctionnements administratifs, le gouvernement démocratique communique très mal et semble parfois coupé des réalités du terrain.

Cas similaire dans l’État mon

Un cas similaire à la statue de Loïkaw a eu lieu dans l'état mon en 2017 où un nouveau pont a aussi été baptisé au nom du général Aung San malgré les protestations de la population.

Des milliers de personnes ont manifesté, mais, là aussi le gouvernement n'a pas cédé.

Finalement, la cérémonie d'inauguration fut annulée pour des raisons de sécurité et remplacée par une publication du gouverneur local sur facebook.

La réaction du peuple Karenni est le résultat de frustrations accumulées, après des décennies de brimades et d'horreur.

La statue du héro birman a catalysé le ressentiment d'une population en attente de réel changements de la politique gouvernementale quant au respect de son identité et du contrôle de ses territoires.

Ne pouvant perdre la face, le gouvernement de l'état Karenni, affilié au parti d'Aung San Suu Kyi, s'est retranché dans une attitude intransigeante et en est venu à imposer par la force son symbole d'unification.

Le général Aung San, instrumentalisé, trône seul à Loïkawsur son cheval gardé jour et nuit par une unité spéciale de la police et protégé par deux rangées de barbelés.

Allégorie d'un gouvernement local isolé et inféodé au pouvoir central ainsi qu'aux militaires birmans.

En attendant un jeune homme de 23 ans croupit dans les geôles birmanes en tant qu'opposant politique à un gouvernement dont la figure de proue est, elle même, l'une des plus célèbre opposante politique de notre époque...

Si vous souhaitez apporter votre aide à la défense du jeune homme emprisonné, une cagnotte Leetchi a été mise en œuvre par l'association Village Karenni.

Crédit photo: www.mizzima.com

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